Tentative d’analyse comparative des contributions socialistes : 1. Le billet

Stop ! Je vous arrête tout de suite. N’espérez pas trouver dans ce billet un comparatif exhaustif des 21 contributions générales pour le congrès ordinaire du Parti socialiste (Reims, 14–16 novembre) !

Je doute d’ailleurs qu’une seule personne puisse le faire…

Non, ce que cette analyse a en revanche l’ambition de vous apporter, chers lecteurs, est une comparaison des différentes contributions, en nous attardant sur la thématique de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), afin de mettre en perspective les différentes approches et propositions. Bel effort ! pourront dire certains. Aucun intérêt ! sans doute pour d’autres. Mais c’est un sujet essentiel pour moi, qui travaille dans le domaine et veux croire en son importance, non seulement stratégique, pour la nation et, au-delà, l’Europe.

En tant qu’acteur de la recherche, j’estime donc être à même de vous en parler — a fortiori, sur mon blog — et de défendre, pour l’intérêt général, cette conception de mission de service public à l’échelle nationale — en partenariat, local ou non, avec le monde entrepreneurial, public et privé — qui est celle qui sous-tend les revendications légitimes de la communauté scientifique, depuis maintenant 2004 et la tenue des États généraux de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. États généraux que le gouvernement d’alors — Raffarin 3, dans lequel un certain F. Fillon était en charge de l’ESR — a tout bonnement choisi d’ignorer [1], au mépris du caractère exceptionnel de la mobilisation et des analyses et propositions concrètes qui en ont émergé. Avec le recul, on comprend mieux pourquoi. Il ne s’agissait tout simplement pas d’aller contre la volonté de domination d’une idéologie déjà à l’œuvre, ce qui se confirme et s’amplifie depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à l’Élysée : la déréglementation/dérégulation des services publics, dans la droite ligne de la pensée libérale. Que ne sert-il de vouloir discuter avec quelqu’un qui ne veut vous écouter ? Et qui, quelles que soient vos analyses et propositions criera à la pensée unique !

Parce que, à y regarder de plus près, vouloir “dilapider” les biens collectifs que sont nos services publics peut paraître en soi une pensée incongrue en France, où le mot de solidarité veut encore dire quelque chose [2] et à l’heure d’une mondialisation percue de plus en plus, et à juste titre, comme plus prédatrice que protectrice, car uniquement économique. Et de ce point de vue, l’ESR n’est évidemment pas le seul service public à légitimement craindre un démantèlement. C’est pourquoi, le débat démocratique mérite mieux que le mépris et l’arrogance dont fait aujourd’hui preuve la droite, non seulement envers rien moins que les citoyens qui les ont élus mais aussi vis-à-vis d’autres de leurs représentants : les syndicats. (Une autre histoire, mais j’y reviendrai en d’autres circonstances.)

Crier à la pensée unique, venant de cette droite aux visées manifestement hégémoniques, relève donc du paradoxe, voire de l’imposture et de la manipulation, si l’on considère une stratégie politique réfléchie, ce qui est le cas me semble-t-il. Ce comportement est au contraire et avant tout révélateur d’une certaine forme de totalitarisme de la pensée. Forme motivée ici par le dogme libéral du Marché roi. La fameuse main invisible. D’aucun parlerait de fabrique du consentement comme le bras armé de cette main invisible.

En effet, l’on pourrait simplement considérer que N. Sarkozy fait fausse route, persiste à faire l’inverse de ce qu’il faudrait, en livrant le tissu d’universités — et surtout leurs laboratoires de recherche — aux intérêts marchands, par l’entremise d’un ministre de pacotille (Valérie Pécresse). Cependant, l’absence manifeste de nécessaires moyens humains et financiers à l’appui de la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), près d’un an après sa promulgation, démontre qu’il s’agit ni plus ni moins que d’instaurer [3] une certaine forme de concurrence entres universités, faussée qui plus est et mélée à un « pilotage » politique de la recherche par l’intermédiaire du contrôle politique de son financemnent (cf. l’ANR) ! Au delà, la politique de saupoudrage qui se profile derrière le plan Campus — lequel a cependant fait les gros titres de la presse suiviste — et les tentatives répétées de démantèlement du CNRS, pourtant premier organisme de recherche français, pour ses performances scientifiques et administratives, ne font que nous conforter dans notre dénonciation d’une précarisation délibérée du système d’enseignement supérieur et de recherche du pays. En réalite, les idéologues “autistes” qui nous gouvernent profitent du fait que les universités françaises sont actuellement fragilisées par les effets d’une mondialistation qui s’étend jusqu’à des domaines pourtant à protéger. Le domaine de la recherche et du développement (R&D) étant devenu une arme déterminante de la guerre économique en cours, on comprend aisément qu’un personnage comme Sarkozy  — privilégiant ainsi son « clan » ?  — cède presque naturellement aux sirènes libérales, en préférant libéraliser dans son ensemble le tissu universitaire et ses capacités de recherche, au mépris de sa diversité, plutôt que de dépenser le temps et l’investissement nécessaires, et que l’on est en droit d’attendre de l’État, pour les renforcer et les préparer à la mondialisation à venir.

Mais je m’égare un peu car là n’est pas la question, même si ces considérations restent déterminantes et ne doivent pas être négligées.

 

 

Dans ce qui va suivre, donc, vous est livrée mon impression générale sur le thème de l’enseignement supérieur et de la recherche, tel qu’il est abordé dans les 21 contributions. Je vous rassure cependant, loin de moi l’idée de vous faire culpabiliser, chers lecteurs, puisque je n’ai pas encore pris le temps de toutes les lire. Je le ferai probablement pendant les vacances, dans une semaine. Le recueil format papier envoyé par mon parti compte environ 250 pages A4 — signatures comprises — à lire pour le 22 septembre, au plus tard ! D’ores et déjà , j’ai lu 5 contributions : « Combattre & Proposer » (S. Royal), « Urgence sociale » (P. Larrouturou), « Brèves de campagne » (M. Lebranchu), « Reconquêtes » (H. Emmanuelli et B. Hamon), « Réinventer à gauche » (J.-L. Mélenchon).

Alors, pour ceux qui se demanderaient toutefois comment j’ai bien pu réaliser cette comparaison, à l’heure des technologies numériques, je leur répondrai : rien de plus simple. Outils : les contributions en format électronique [4] et la fonction « rechercher » sur certains mots-clés de votre lecteur de fichiers .pdf préféré. Je ne vous fais pas de dessin ?

Passons donc à mon analyse toute personnelle mais que j’espère fidèle. (Je vous sens trépigner, hein ?) Je ne détaillerai qu’éventuellement les propositions, ce faisant l’objet de la deuxième partie de ce billet, qui sera publiée ensuite.

Autant le dire d’emblée, aucune des contributions ne considère l’ESR comme primordiale, si ce n’est à la limite pour l’aspect recherche et innovation, qui n’est pas tout, loin s’en faut, mais reste révélateur au demeurant. On peut expliquer ce relativement faible intérêt pour le thème face à d’autres comme l’Éducation, au moins voire plus important, surtout dans le contexte actuel. C’est aussi vrai que certaines contributions qui paraissant faibles sur l’ESR se rattrapent sur l’Éducation. On ne prendra donc pas de jugement hâtif à la simple lecture de mes billets.

On se rend compte ici des limites de l’exercice, restreint à un thème particulier. Seule une lecture de toutes les contributions peut nous en affranchir vraiment, et discerner les projets en devenir. Néanmoins, pour le contexte développé rapidement ci-dessus — universités exsangues face à une mondialisation prédatrice —, il m’a paru important d’isoler cette réflexion, très actuelle et politique.

Parmi les contributions, on peut différencier deux groupes, en fonction de leur approche du sujet [5]. On distingue ainsi les contributions qui se limitent, sans pour autant faire de fausses analyses amonts, aux habituelles déclarations d’intentions — « Reconquêtes », « Une vision pour espérer, une volonté pour transformer », « Reconstruire à gauche », « Debout la gauche ! », « La ligne claire » — de celles qui vont au-delà, c’est-à-dire en apportant des propositions concrètes, même si elles sont toujours accompagnées de l’infinitif de rigueur et ne sont pas toujours pertinentes me semble-t-il, pour répondre aux différentes crises auxquelles font face l’enseignement supérieur et la recherche en France — « Combattre & Proposer », « Brèves de campagne », « Urgence sociale », « Pour un socialisme écologique », « Besoin de Gauche », « D’abord, redistribuer les richesses », « Pour un socialisme du XXIe siècle en France », « Socialistes, Altermondialistes, Écologistes », « Clarté, courage, créativité : Choisir maintenant, pour agir demain » et « Donner une cohérence à la gauche et un espoir à la France ».

Parmi les contributions « intentionnelles », « La ligne claire » se distingue toutefois par un effort plus conséquent. A contrario, « Reconquêtes » fait une pénible proposition de création d’une Communauté européenne de la recherche et de l’innovation, ce qui a tout du “vœu pieu” en l’état actuel de l’UE. De même, « Une vision pour espérer… » reste dans le vague passe partout avec l’intention d’investir dans les “emplois d’après demain”. « Reconstruire à gauche » prend le temps de l’analyse pour finalement en rester là.

C‘est donc dans le deuxième groupe des contributions « concrètes » qu’on trouvera matière à alimenter le débat sur l’évolution de l’Enseignement supérieur et la Recherche en France. De ce point de vue, les contributions les plus intéressantes sont « Combattre et Proposer » (que j’ai signée, ça tombe bien), « Brèves de campagne », « Urgence sociale » et « Donner une cohérence à la gauche… ». La contribution Delanoë est un peu particulière, avec ce savant mélange de… libéralisme et socialisme ! Mélange qui m’est encore incompatible et qui, pour tout dire, montre une approche systémique très technocratique.

Une mention tout de même pour « Socialistes, Altermondialistes, Écologistes » et « Pour un socialisme écologique » qui se révèlent être forces de propositions pour nous montrer l’approche “douce” que devons adopter concernant le progrès, au service de l’homme, de l’humanité et de sa planète.

Parmi les propositions, on a pu distinguer les suivantes [6] :

Supprimer le paquet fiscal (Combattre et proposer) et en utiliser 1/3 pour augmenter le budget de l’ESR, soit environ 5 milliards d’euros pour qu’en gros, dans 5 ans, l’objectif de 3% de PIB soit atteint ; Intégrer les grandes écoles aux universités (Combattre et proposer, Brèves de campagnes), pour mettre fin au système d’enseignement supérieur à deux vitesses plutôt que de proposer des places aux défavorisés dans le système préparatoire (Clarté, courage, créativité) ; Poser concrètement la question de la mise en place d’un impôt européen sur les bénéfices, éco-taxe ou taxe type Tobin, (Urgence sociale) pour donner à l’UE des ressources propres et dégager des marges de manœuvre nationales ; Mettre fin à la dispersion des moyens (Donner une cohérence à la gauche…) en créant une agence nommée ANCRE ; Prise en considération du premier cycle (Combattre et proposer, Brèves) et propositions spécifiques en matière de formation et orientation ; Faire le lien entre les sociétés démocratiques avancées et les concepts et mesures de croissance. (Socialistes, altermondialistes et écologistes) ; Réaffirmation du principe de précaution (Pour un socialisme écologique) dont il est rappelé qu’il n’est pas un frein à la recherche ; S’opposer au dépôt de brevets sur le vivant, sauvegarder la diversité biologique (D’abord, redistribuer les richesses).

Pour conclure, on retrouve derrière l’ensemble des contributions l’analyse commune des maux de l’université et de la recherche. On retrouve en réponse cette aspiration socialiste commune à l’élévation de l’intelligence collective, à laquelle l’Enseignement supérieur et la Recherche doit participer pleinement, au même titre que l’Éducation. LE SOCIALISME C’EST LA DÉMOCRATIE JUSQU’AU BOUT ! Les convergences sont de ce point de vue manifestes. L’enseignement supérieur et la recherche doivent ainsi être une aspiration pour tout citoyen, qui doit pouvoir légitimement mériter d’y accéder. En cela, je suis particulièrement sensible aux propositions qui visent rapprocher grandes écoles et universités, pour qu’à terme les deux systèmes n’en fassent plus qu’un. Je crois en effet beaucoup que la co-existence de ces deux systèmes d’ES porte intrinsèquement une large part de responsabilité dans les déséquilibres actuels. La fusion des systèmes n’étant pas incompatibles avec le maintien d’enseignements de qualité, chacuns dans leurs domaines. Je veux aussi croire qu’elle peut permettre d’ouvrir une piste de réflexion pour répondre aux problèmes spécifiques des deuxièmes cycles (inadéquation formations privé/public, absence de débouchés clairs…).

Pour finir sur une note plutôt négative on regrettera un oubli parmi d’autres de l’ensemble du travail contributif : si la précarisation, la dévalorisation et les avenirs professionnels sombres des formations de 3e cycle sont bien soulevés par plusieurs contributions (Combattre et proposer, Brèves, Debout la gauche), le premier cycle, en particulier dans ses formations techniques et professionnelles (IUT, BTS,etc.) est absent des contributions.

Dans le billet qui suivra immédiatement celui-ci, vous trouverez la comparaison des contributions du point de vue plus objectif, c’est à dire en répertoriant les analyses, et propositions éventuelles. La plupart du temps, il s’agit donc de copier/coller des contributions, vous laissant seul juge.

Ce second billet vous permettra, sur ce seul sujet à l’intérêt apparemment limité, d’entrevoir les nombreuses analyses et surtout propositions du Parti socialiste et ainsi sa capacité de réflexion collective.

Finalement, disons-le, cette initiative n’est pas que fortuite mais fait partie d’un complot beaucoup plus vaste. Je crois en effet savoir que certains de mes petits camarades s’attèlent en coulisses pour compléter le tableau, et je m’en réjouis d’avance.

__

[1] En témoigne la création de l’Agence nationale pour la Recherche (ANR) en 2006, et dont, en 2008, on peut constater et critiquer le principe et le fonctionnement, à rebours des attentes de la communauté scientifique.

[2] J’ose croire qu’il n’est pas nécessaire d’être, comme moi, un citoyen avec une sensibilité politique de gauche pour avoir ce sentiment.

[3] Derrière le mot d’autonomie, dans une acceptation toute libérale. À l’inverse, le PS doit opposer sa conception républicaine de l’autonomie : une vraie autonomie des universités, qui ne serait ni subie, ni bâclée. C’est pourquoi ce mot d’autonomie contribue surtout à brouiller le débat sur le sujet et qui est clivant entre la droite et la gauche. Il est donc du devoir du PS de ne pas accepter la confusion sur l’autonomie.

[4] Voir aussi chez Donatien, Blogiboulga ou encore le site du Parti socialiste pour télécharger les contributions séparément.

[5] Un troisième groupe, que j’ai choisi de ne pas distinguer, fait tout simplement l’impasse sur le sujet. Il regroupe les contributions « Changer ! », « Réinventer la gauche » ou encore « Unité et refondation (s) ! », « Réussir ensemble le congrès du Parti socialiste », « Aux militants ! » et « Et si le parti restait socialiste ! ».

[6] Je n’ai pas le courage de développer les approches de chaque contribution.

5 valeureux commentaires

  1. [...] sur une note ségoléniste (oui oui, on ne se refait pas), un gros coup de chapeau à l’auteur du blog “le pavé” qui démarre très fort en faisant une excellente synthèse thématique des contributions [...]

  2. jon on July 30th, 2008
    ”

    Merci pour l’encouragement à continuer.

    J’en profite d’ailleurs pour signaler, en complément du billet et de la note 3, les deux contributions thématiques « L’université de demain » et « Ni conservatisme ni adaptation au libéralisme économique, y a-t-il une autre voie pour le développement des universités ? », que l’on peut télécharger ici : http://contributions.thematiques.parti-socialiste.fr/category/u/

    J’en ferai vraisemblablement le sujet d’un billet annexe.

  3. [...] promise, chose due, même avec un peu de retard. Je vous ai fait part, dans le billet précédent celui-ci, de mon sentiment personnel sur les contributions générales au congrès ordinaire du Parti [...]

  4. [...] lecteurs du pavé auront j’espère rapidement fait le parallèle d’avec ce que nous subissons actuellement dans les domaines de la recherche et de l’enseignement supérieur, où l’autisme gouvernemental, allié un mépris à peine dissimulé pour les interlocuteurs [...]

  5. [...] C’est d’autant plus justifié pour le pavé, quand on lit aujourd’hui le collectif des chercheurs indépendants contre-attaquer vraiment de belle manière à la propagande pro-sarkozyste, parue fin septembre dans la prestigieuse revue Science et sous forme d’un plaidoyer pour la contre-réforme en cours actuellement. [...]

Laisser un commentaire