Comprendre le pouvoir //
Légitimité dans l’Histoire

Avertissement : 2e morceau choisi de l’incontournable « Understanding Power » (Aden éditions, Bruxelles, 2005), recueil d’entretiens échangés avec Noam Chomsky, à l’occasion de diverses conférences et colloques. Les notes du livre, indicées dans le texte, sont disponibles en intégralité et gratuitement sur http://www.understandingpower.com/ (en anglais). À elles seules, elles sont plus volumineuses que l’ouvrage lui-même et témoignent de la méthode du scientifique, faisant appel à la maîtrise d’une énorme quantité d’informations factuelles pour étayer ses démonstrations, faites d’exemples concrets et documentés plutôt de discussions abstraites. L’espoir est de fourbir au lecteur-citoyen, quel qu’il soit, les armes d’une réflexion critique autonome.

Notre motivation à la publication de cette série d’extraits, qui seront mis en ligne régulièrement sur ce blog, est à la prise de conscience de la réalité du fonctionnement d’un monde que nombre de citoyens et personnages politiques ont peine à accepter et qui est pourtant le nôtre. L’importance du militantisme, la compréhension du rôle des médias, la perversion politique et les enjeux de pouvoir tels qu’ils sont révélés par Chomsky doivent faire prendre conscience de l’omniprésence des rapports de domination à visée hégémonique qui minent nos démocraties. Nous avons aussi, à travers la publication de ces entretiens, l’ambition de faire passer un message aux partis politiques de gauche et au premier d’entre-eux, le Parti socialiste : c’est maintenant que 2012 doit se préparer !

Aujourd’hui, une évocation de la légitimité des nations, que Chomsky nous invite à scruter sous l’angle historique, prenant exemple des États-Unis et de l’Europe, pour démystifier la pseudo-particularité d’Israël dans le monde,  rappelant certaines vérités peu glorieuses qui expliquent la domination occidentale actuelle, d’ailleurs de plus en plus contestée. Au-delà de la démystification, ce passage est une forme de réponse personnelle au rendez-vous historique manqué, au sortir d’une élection européenne catastrophique pour la gauche européenne. On ne saurait que trop conseiller au Parti socialiste, plutôt que de se perdre en conjecture sur la désignation de son candidat pour 2012 , de lancer dès maintenant le débat du dépassement du capitalisme — en vue de la préparation de son projet — plutôt que de procrastiner.

En aparté et en lien avec l’actualité, nous relayons l’appel à nos parlementaires de boycotter la mascarade monocratique du 22 juin.

 

Comprendre le pouvoir // Légitimité dans l’Histoire

 

Elle : Est-ce que vous pensez qu’avec le temps, Israël acquerra une légitimité, même si tout cela a commencé sur une mauvaise base, par l’expulsion de la population indigène de façon raciste, etc. ?

La réponse générale à votre question est forcément oui. Sinon, il nous faudrait revenir au temps des sociétés de chasse et de cueillette parce que l’histoire entière a été illégitime.

Prenez un cas qui ressemble à celui des Palestiniens et auquel nous, les Américains, devrions réfléchir : prenez les États-Unis. Les Palestiniens ont été maltraités par Israël mais en comparaison avec la façon dont nos ancêtres ont traité les autochtones ici, c’était le paradis.

Ici, aux États-Unis, nous avons commis un génocide. Point. Un pur génocide. Et pas seulement aux États-Unis mais partout sur le continent. Selon des estimations récentes, près de douze à quinze millions d’Amérindiens vivaient au nord du Rio Grande au moment de l’arrivée de Colomb. Lorsque les Européens ont atteint les frontières continentales des États-Unis, il en restait environ 200 000. C’est bien un génocide massif. Dans l’ensemble du sous-continent, la population a dû passer de quelque chose comme cent millions d’individus à cinq millions.72 Ce fut l’horreur dès le départ, au début du dix-septième siècle, et les choses ont empiré après l’établissement des États-Unis et elles ont continué comme ça, au point que la population autochtone a fini par se retrouver coincée dans des petites enclaves à l’écart. L’histoire des violations de traités par les États-Unis est tout simplement ahurissante : les traités signés avec les nations indiennes possèdent un statut légal équivalent à celui des traités entré États souverains, mais jamais personne au cours de notre histoire n’y a prêté la moindre attention. Dès qu’on voulait plus de territoire, il suffisait d’oublier le traité et de s’en emparer.73 Le traitement des Amérindiens a même explicitement servi de modèle à Hitler — il a dit: voilà ce qu’on va faire avec les Juifs.74

Un livre intitulé Le Reich de cinq cents ans a récemment paru en Allemagne. Il fait partie d’une tentative plus vaste qui commence à se développer dans le monde et qui vise à faire de 1992 une année de commémoration de ce génocide, plutôt qu’une année pour célébrer le 500e anniversaire de ce qu’on appelle la « découverte » de l’Amérique par Colomb. Et en Allemagne, les gens comprennent très bien ce titre : Hitler avait l’intention de mettre en place un « Reich de mille ans ». Ainsi, l’idée de ce livre, c’est que la colonisation du continent américain a été fondamentalement hitlérienne, et qu’elle a duré cinq cents ans.75

Je devrais même ajouter que tout au long de l’histoire américaine, on a considéré ce génocide comme parfaitement légitime. Alors que certaines personnes ont parlé en faveur des noirs et se sont opposées à l’esclavage -il y a eu les abolitionnistes et le mouvement pour les droits civils-, il n’a jamais existé grand-chose pour le soutien aux Amérindiens. Y compris dans les études universitaires : par exemple, dans l’histoire de Colomb de Samuel Eliot Morison, — vous savez, ce grand historien d’Harvard —, celui-ci explique quel grand homme génial était Colomb. Il a juste une petite phrase qui dit que, bien sûr, Colomb a déclenché un processus qu’il faut bien appeler « génocide complet » et qu’il était lui-même un vrai meurtrier de masse. Mais il ajoute très vite que ce n’était qu’un défaut mineur, que c’était un marin fantastique, et ceci et cela.76

Permettez-moi de vous raconter une anecdote personnelle pour montrer à quel point cette vision est éloignée de l’histoire. Il y a quelques années, au moment de Thanksgiving, je suis allé me promener dans un Parc national avec ma famille et des amis. Nous avons trouvé le long d’un chemin une stèle funéraire qui venait d’être posée. On pouvait y lire : « Ici repose une Indienne Wampanoag dont la famille et la tribu ont donné une grande partie d’elles-mêmes et de leur terre pour que naisse et grandisse cette glorieuse nation. » Bon, « ont donné une grande partie d’elles-mêmes et de leur terre », cela signifie ont été assassinées, mises en pièces, disséminées et dépouillées de leur terre, cette terre sur laquelle nous nous tenons. Rien n’est plus illégitime que l’histoire de ce pays. Nos ancêtres se sont emparés d’un tiers du Mexique lors d’une guerre où ils affirmaient que le Mexique nous avait attaqués. Mais si on regarde bien, on se rend compte que l’« attaque » a eu lieu sur le territoire mexicain*.77 Et ça continue. Alors bon, qu’est-ce qui est légitime ?

Prenez le développement du système étatique en Europe. Ce système a été plus ou moins achevé en 1945, et il est le résultat de guerres violentes, de meurtres et d’atrocités commis pendant des centaines et des centaines d’années. En fait, la principale raison expliquant que le fléau de la civilisation européenne ait pu envahir le monde entier ces cinq cents dernières années, c’est que les Européens étaient bien plus brutaux et violents que tous les autres, et qu’ils avaient bien plus d’expérience dans l’art de s’entretuer. Lorsqu’ils arrivaient dans de nouveaux territoires, ils savaient comment faire et ils s’y prenaient vraiment bien. Le système étatique européen n’a jamais cessé d’être extrêmement sanglant et brutal. Ainsi, des guerres ont lieu partout dans le tiers monde simplement parce que les frontières nationales imposées par les envahisseurs européens ne correspondent à rien, sauf là où un pouvoir européen pouvait s’étendre aux dépens d’autres puissances européennes.

Donc, s’il y a quelque chose d’illégitime, c’est bien ça. Mais il s’agit de notre système d’État-nation et il faut bien en tenir compte. Ce que veux dire, c’est que ce système existe quelle que soit sa légitimité. J’insiste bien : je ne dis pas qu’il est « légitime », je dis simplement qu’il existe, que nous devons admettre ce fait et accorder aux États les droits reconnus par le système international, quels qu’ils soient. Mais nous devons accorder au minimum les mêmes droits aux populations indigènes. Et donc, lorsque je dénonce les justifications de l’oppression israélienne, notez bien qu’il ne s’agit pas d’une critique d’Israël en particulier. En fait, Israël est à mes yeux un État aussi répugnant que n’importe quel autre. La seule différence, c’est que l’image d’Israël aux États-Unis est montée de toutes pièces — celle d’un État aux qualités morales uniques, aux armes innocentes, aux intentions nobles et élevées, etc.78 C’est un mythe total, une pure invention : Israël est un pays comme les autres, on devrait le reconnaître et arrêter de dire n’importe quoi. Parler de légitimité est absurde — le mot ne s’applique ni à leur histoire ni à quoi que ce soit d’autre.

* Les États-Unis ont acquis la région allant du Texas à la Californie après la Guerre du Mexique en 1848.

 

« Comprendre le pouvoir », Aden éditions, Bruxelles, vol. 2, discussions à Fort Collins, 1990, p. 58–61.


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Comprendre le pouvoir // Héros et anti-héros

2 valeureux commentaires

  1. Peretz on June 19th, 2009
    ”

    Si effectivement la plupart des Etats n’ont pas de légitimité, il faut admettre qu’à l’intérieur des nations, il existe encore des façons de vivre favorables aux individus, bien qu’il y ait une tendance à la “normalisation” du genre “Meilleur des mondes”

  2. jon on June 19th, 2009
    ”

    J’ai peur de ne pas considérer que l’individu se suffit à lui-même dans nos sociétés. Qui plus est cette tendance que vous pointez n’en est pas une pour moi. Malheureusement, je vois plutôt dans cette “normalisation” un état de fait et une incapacité chronique des citoyens à reconnaître et user de leur pouvoir. En cela, je vous rejoins quand même : vivre, ce devrait être penser aujourd’hui. Mais la paresse est omniprésente et entretenue…

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