Comprendre le pouvoir //
Héros et anti-héros

Avertissement : Morceaux choisis de l’incontournable « Understanding Power » (Aden éditions, Bruxelles, 2005), recueil d’entretiens échangés avec Noam Chomsky, à l’occasion de diverses conférences et colloques. Les notes du livre, indicées dans le texte, sont disponibles en intégralité et gratuitement sur http://www.understandingpower.com/ (en anglais). À elles seules, elles sont plus volumineuses que l’ouvrage lui-même et témoignent de la méthode du scientifique, faisant appel à la maîtrise d’une énorme quantité d’informations factuelles pour étayer ses démonstrations, faites d’exemples concrets et documentés plutôt de discussions abstraites. L’espoir est de fourbir au lecteur-citoyen, quel qu’il soit, les armes d’une réflexion critique autonome.
Notre motivation à la publication de cette série d’extraits, qui seront mis en ligne régulièrement sur ce blog, est à la prise de conscience de la réalité du fonctionnement d’un monde que nombre de citoyens et personnages politiques ont peine à accepter et qui est pourtant le nôtre. L’importance du militantisme, la compréhension du rôle des médias, la perversion politique et les enjeux de pouvoir tels qu’ils sont révélés par Chomsky doivent faire prendre conscience de l’omniprésence des rapports de domination à visée hégémonique qui minent nos démocraties. Nous avons aussi, à travers la publication de ces entretiens, l’ambition de faire passer un message aux partis politiques de gauche et au premier d’entre-eux, le Parti socialiste : c’est maintenant que 2012 doit se préparer !
Pour ce 1er morceau choisi, en lien avec l’actualité : le mythe du héros, que Chomsky nous invite à chercher chez les simples militants tout en dénonçant les faux héros des sociétés contemporaines, prenant exemple d’une supercherie libérale. On fera assez facilement le parallèle avec certains personnages bien de chez, comme le fort peu militant mais si médiatique François Bayrou.
COMPRENDRE LE POUVOIR // Héros et anti-héros
Lui : Noam, je dois avouer que toute cette information négative me déprime un peu : nous en avons besoin, cela ne fait aucun doute, mais nous avons aussi besoin d’une certaine dose d’encouragement. Alors, permettez-moi de vous demander qui sont vos héros ?
Eh bien, permettez-moi de faire d’abord une remarque à propos de cette observation qui revient toujours sur « l’encouragement ». Je ne sais jamais vraiment comment y répondre, parce que c’est précisément une mauvaise question. Le fait est qu’il y a plein d’occasions de faire des choses et si les gens s’en servent, il y aura des changements. On peut regarder comme on veut, il me semble que c’est toujours à cela que cela revient.
Lui : Je crois que j’ai posé la question sur vos héros pour que vous soyez un peu plus précis à propos de certaines de ces « occasions ». Par exemple, qui admirez-vous vraiment dans le militantisme ?
Mes héros sont les gens qui travaillaient avec le S.N.C.C. [le Student Nonviolent Coordinating Committee, une organisation du Mouvement pour les Droits civils] dans le Sud : des gens qui jour après jour faisaient face à des conditions très dures et souffraient beaucoup, certains furent même tués. Ils n’entreront jamais dans l’histoire, mais j’en connaissais quelques-uns, j’en ai vu certains : ce sont des héros. Je pense que les réfractaires à la conscription durant la Guerre du Viêt-nam sont des héros. Beaucoup de personnes dans le tiers monde sont des héros : si jamais vous avez la chance d’aller là où le peuple se bat réellement – comme en Cisjordanie, au Nicaragua, au Laos – vous verrez énormément d’héroïsme, vous ne verrez qu’énormément d’héroïsme. Parmi les activistes issus de la classe moyenne, je connais trois ou quatre personnes qui mériteraient de recevoir le prix Nobel de la Paix, si cela signifiait quelque chose, ce qui n’est bien sûr pas le cas. En fait, c’est plutôt une sorte d’insulte que de le recevoir : voyez à qui il va.66 Si vous regardez autour de vous, il y a des gens comme cela : si vous voulez des héros, vous pouvez en trouver. Vous ne les trouverez pas parmi les gens dont le nom apparaît dans les journaux : s’ils y sont, vous saurez probablement que ce ne sont pas des héros, mais des anti-héros. Il y a plein de gens qui, lorsqu’un mouvement populaire est lancé, sont prêts à se lever et à dire « Je suis votre chef », c’est le syndrome d’Eugène McCarthy.
Eugène McCarthy [un candidat à la nomination présidentielle pour le parti Démocrate en 1968] en est un parfait exemple. Je me rappelle John Kenneth Galbraith [un économiste américain] disant un jour « McCarthy est le vrai héros de l’opposition à la Guerre du Viêt-nam », et le libéralisme américain le présente toujours comme un grand héros.67 Eh bien, si on jette un coup d’œil à l’histoire de McCarthy, on peut comprendre pourquoi. Durant les dures années de la montée en puissance du mouvement pacifiste, personne n’a jamais entendu parler d’Eugène McCarthy. Il y avait bien quelques personnes au Congrès qui étaient impliquées dans l’opposition à la guerre, mais pas McCarthy ; en fait, ce n’était même pas McGovern, si vous voulez connaître la vérité, c’étaient Wayne Morse, Ernest Gruening, Gaylord Nelson, peut-être quelques autres, mais certainement pas McCarthy. En fait, on n’avait même jamais entendu parler de cet Eugène McCarthy jusqu’à l’époque de l’Offensive du Têt [en janvier 1968]. À cette époque, le monde des affaires américain s’était retourné contre la guerre, il y avait un énorme mouvement populaire de masse, et Eugène McCarthy s’imagina qu’il pourrait en tirer quelque pouvoir personnel, de sorte qu’il se présenta comme « Votre chef ». Il n’a rien dit en réalité – si on examine les choses en lisant les textes, on ne sait même pas de quel côté il était – mais il parvint à faire croire qu’il était ce grand leader pacifiste.
Il gagna la primaire du New-Hampshire en 1968 et s’en fut à la Convention nationale Démocrate. Là, des tas et des tas de jeunes gens apparurent pour soutenir sa campagne – vous savez, « Clean for Gene, Nettoyez pour Eugène » et ainsi de suite – et ils se firent brutaliser de façon sanglante par la police de Chicago [au cours d'un affrontement violent entre la police et des manifestants pacifistes]. McCarthy ne broncha pas, il ne daigna même jamais venir leur parler. Il ne gagna pas à la Convention de 1968, et donc il disparut. Il avait à ce moment-là beaucoup de prestige – immérité – en tant que porte-parole autoproclamé du mouvement pacifiste, et s’il s’était préoccupé, même de façon marginale, de ce qu’il disait, il se serait servi de ce statut immérité pour lutter contre la guerre. Mais il abandonna : le jeu du pouvoir étant terminé, il était plus amusant d’écrire des poèmes et de parler de baseball, et c’est ce qu’il fit. Et c’est pourquoi il est un héros libéral : parce qu’il est une totale supercherie. Voilà, vous ne pourriez pas avoir un exemple plus clair de supercherie absolue.
Voilà le genre de « héros » que la culture va ériger pour vous : le genre de ceux qui apparaissent quand il y a des points à gagner et du pouvoir à gagner, qui essaient d’exploiter les mouvements populaires pour leurs propres intérêts, et qui pour cela les marginalisent. Ensuite si les choses ne s’arrangent pas pour eux, ils s’en vont ailleurs : ça, c’est un « héros ». […]
« Comprendre le pouvoir », Aden éditions, Bruxelles, vol. 1, Colloque à Rowe, 1989, p. 177–180.





Très bien vu Noam, on ne s’en lasse pas.
http://www.mouvementautonome.com/article-31607019.html