Pierre Larrouturou ou la politique underground
Il est de ces personnages politiques qui ont beau développer et défendre de séduisantes approches, en matière économique notamment, ils n’en demeurent pas moins irrémédiablement cantonnés, pour diverses raisons peu rationnelles mais qui s’expliquent souvent bien, à un rôle politique qu’on pourrait qualifier d’underground. J’y reviendrai en conclusion.
Pierre Larrouturou, ingénieur agronome devenu économiste, membre du Conseil national du Parti socialiste, est malheureusement de ceux-là, malgré divers écrits d’importance — Le livre noir du libéralisme, Urgence sociale —, l’expérience concrète qu’il a du PS et l’activisme dont il fait preuve pour défendre ses idées.
Ainsi, c’est dans le cadre sympathique d’un bistrot de la Place de la Bastille que nous avons avec intérêt pu nous entretenir pendant près d’une heure et demie — Dagrouik, Vogelsong et moi-même — avec l’emblématique zélateur de la semaine de travail de quatre jours et quasi-paria de la rue de Solférino. Nous avions déjà pu goûter à son franc-parler, lors de l’escapade rémoise des Leftblogs. Mais cela avait été motivé par un repas collectif commun et donc surtout l’occasion de faire connaissance et d’apprécier le personnage, en plus de la gastronomie locale. (Une précédente rencontre — d’ailleurs encore avec l’ami Dagrouik — plus formelle témoigne de la persistance et de la difficulté du combat qu’il mène.)
Ici, les circonstances étaient doublement différentes : d’abord en raison d’élections européennes à venir, qui provoquent beaucoup de diffamation à l’égard d’un Parti socialiste bien malade et mal à l’aise, ensuite pour discuter de la prégnance croissante de la crise capitaliste, qui commence à peine à montrer ses effets dévastateurs sur l’économie réelle. Ces circonstances étaient donc la raison logique d’un tout relatif regain d’intérêt médiatique pour Larrouturou, initié sans doute par l’Appel du 2 mai pour des États généraux de l’emploi, en convergence avec la sortie de son dernier livre : Crise, la solution interdite. Raisons pour lui de parler franchement avec nous de ces sujets primordiaux, en acceptant notre rendez-vous.
Comme à l’habitude, mes camarades de Piratage(s) et intox2007.info ont rendu compte de cette entrevue de façon très objective et détaillée, avec la qualité que je leur reconnais à chaque fois que j’ai plaisir à les lire. Je t’enjoins donc cher lecteur à écouter la prise de son de cet entretien mais aussi à aller lire leurs billets respectifs, ne serait-ce que pour un aperçu de la crédibilité des solutions à la crise avancées par Larrouturou. Je me contenterai en effet de ne donner ici qu’une — ma — vision subjective et donc partielle. Cela surtout dans l’intention de prolonger la réflexion que cet entretien ne manquera pas d’éveiller chez l’auditeur, tout en ayant la prétention d’apporter une modeste contribution.
Nous avons donc discuté, sans détour. On retrouve chez Larrouturou ce ton, franc et direct, qui le caractérise et qui s’explique par l’approche méthodique sur laquelle il s’appuie et qui le rend logiquement confiant. Il est en effet à noter que la méthodologie scientifique, dont il se sert à raison avec l’emploi de divers graphiques et statistiques, est à la base de ses démonstrations. Et ce n’est pas pour nous déplaire, bien au contraire, en ces temps d’obscurantisme. Cette approche scientifique — en réalité la seule concevable pour moi, même en politique — est mise en œuvre concrètement par un militantisme transversal non feint car basé sur diverses relations que Larrouturou entretient avec les autres partis politiques que le PS, français (Larrouturou nous cite une certaine reconnaissance de ses idées à la gauche du PS ou encore présente longuement l’exemple de sa collaboration avec G. de Robien pour l’élaboration de l’expérimentation des 4 jours qui concerne encore environ 400 entreprises en France) mais aussi européens (on notera l’anecdote avec des représentants du SPD allemand ou son soutien à un Rasmussen), les syndicats et collectifs citoyens (il se réfère aux multiples exemples d’interactions, notamment avec les syndicats étrangers, FGTB particulièrement, ou encore sa récente participation aux États généraux du chômage et de la précarité). Cette transversalité permet d’ailleurs d’apprécier l’importance de la concertation nationale globale prônée par l’appel du 2 mai, ne donnant ainsi pas aux propositions de Larrouturou un caractère définitif.
Ainsi, sa principale thèse consiste à faire reconnaître que la crise actuelle n’est pas financière, cette dernière n’étant qu’un corollaire de la vraie crise, morale, autrement dit libérale. Sans discuter des raisons d’un tel comportement déviant cependant, Larrouturou pointe l’inaptitude du monde du travail à s’être adapté aux progrès économiques permis par l’informatisation et autres facteurs de gain de productivité nés à la fin des années 60. Qu’en lieu et place d’une vraie réévaluation de notre rapport au travail (notamment via le partage du temps de travail) un déséquilibre croissant s’est instauré mondialement, depuis plusieurs décennies, entre la part des richesses produites qui revient aux salaires et celle qui revient au capital. Pour faire vite, cela s’est traduit par exemple pour le citoyen travailleur lambda par une hausse des salaires qui n’a pas suivi l’augmentation du “coût de la vie” ce qui a mécaniquement engendré la crise mondiale actuelle à cause d’une course aux crédits à la consommation insensée (mais pourtant encouragée) — le tout conjugué à une “modération” des embauches augmentant la pression au travail. À l’appui de ses propositions, Larrouturou cite les 1,6 millions d’emplois potentiellement crées par les mesures avancées (essentiellement la semaine de quatre jours) contre les quelques dizaines de milliers d’emplois que promet un gouvernement qui n’a pas de politique de l’emploi mais une politique de précarisation généralisée, rappelons-le !
Tout citoyen raisonnable, après écoute de notre entretien, devrait se poser une question : pourquoi n’entend-on pas plus de telles conceptions ? Autrement dit, pourquoi la radicalité des idées de Larrouturou, comme d’autres, reste-t-elle largement inaudible ? Larrouturou a choisi d’y répondre par la seule politique qui vaille, celle du terrain, pour défendre ses idées. Et pour occuper ce terrain il doit le faire underground, soit en parallèle du mainstream, et de fait rester à portée médiatique limitée tant ce dernier est une valeur sure de l’entreprise de “penséunification” des masses. Mais il ne s’agit pas de discuter ici des raisons de l’isolement de Larrouturou, à la fois au PS et, dans une moindre mesure, dans les médias.
Notre vision du monde ne peut toutefois nous empêcher de pousser à dépasser les propositions actuelles, trop limitées à la sphère économique. Nous sommes effectivement pour les méthodes et solutions préconisées d’urgence par Larrouturou et d’autres. Comme lui, nous pensons être face à une nouvelle Grande dépression et que de telles propositions permettent logiquement de répondre aux urgences sociale et écologique auxquelles les peuples font face, amplifiées par la crise. Mais nous sommes aussi et surtout pour un dépassement des règles fonctionnelles actuelles, particulièrement au sein des entreprises ; dépassement seul à même de supplanter radicalement le capitalisme et de permettre que lui succède un socialisme durable. Cela, je doute que des États généraux de l’emploi, même sous l’ère Sarkozy ce dont je doute déjà, ait une quelconque chance d’y parvenir. Parler de crise sans fin, comme au Japon est certes nécessaire mais pousse aussi à rappeler que la crise sans fin dure pour tout le monde, et pour le monde occidental depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, à cause de la logique entretenue d’économie de guerre permanente.
Reste néanmoins que, connaissant les propositions à la fois économiques et méthodologiques privilégiées par Larrouturou, l’on comprend aisément les nombreuses critiques formulées à l’égard du PS tout au long de notre entretien. Remercions Pierre Larrouturou pour son habituelle franchise et le combat qu’il mène pour l’émergence d’alternatives crédibles. On ne peut que le soutenir.
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Crédit illustration : Rimbus





Angle intéressant.
Cela s’imbrique bien dans les deux premiers comptes rendus.
J’ai toujours du mal avec l’économie.
Et pas seulement parce que je n’y connais pas grand chose…
(L’avantage de publier en dernier pour l’imbrication ? :))
Sympa le crédit image
c’est un bon post ! faut faire de la pub pour larrouturou !
Certains parlent aussi de la crise ou de l’échec de la social-démocratie…
Au passage, 3 témoignages de mises en place de la semaine de 4 jours, que l’on trouve pas dans les bouquins de Larrouturou :
Chef d’entreprise (services de comptabilité - 200 salariés):
“Les 33 Heures en 4 jours je les ai mises en place. 10 % d’embauche.
Certains (nes) ont pris le lundi, d’autres le mercredi (pour les enfants) d’autres le vendredi. Les réunions du personnel (information, formation) se faisaient le Mardi ou le Jeudi. L’encadrement parfois, si nécessaire, se réunissait un autre jour.
Certaines qui étaient en temps partiel ont sauté sur l’occasion pour prendre un temps plein avec le mercredi a la maison avec les enfants .
Quelques rares (hommes) ont ralé car ils disaient s’ennuyer a la maison ……… Sans doute avaient ils du mal a supporter leur femme ……..(là je suis moqueur, mais c’étaient les gens les plus ” fermés “, pas les plus dynamiques).
Les salaires ont été bloqués 2 ans, mais avec les économies de frais de transport et de frais de garde des enfants la plupart des salariés s’y retrouvaient.
Moins d’arrêts maladie (bon pour la sécu). Et même moins de frais de téléphone : 1/5 en moins …
Plus de productivité qui nous a fait gagner des parts de marché et améliorer les résultats et les salaires (2/3 des salariés syndiqués, cela motive un patron pour discuter).
Les discussions étaient parfois dures, mais franches et cela finissait toujours par un pot. Je savais que quand il y avait accord, cela suivait derrière.
Alors je ne comprends pas ceux qui sont contre la semaine de 4 jours par principe.
Je comprends ceux qui restent dubitatifs, car il faut l’avoir vécu pour comprendre.
Je rajoute que l’on a écarté la semaine de 4 jours et demi car cela imposait des frais de déplacement correspondant a ceux d’une semaine de 5 jours, et cela aux dépens des salariés et aussi rendait plus difficile l’organisation de la vie de famille.
De plus chacun (e) pouvait rallonger (un peu) certaines journées de travail et raccourcir d’autres. De même si l’employé souhaitait pour des raisons d’organisation du boulôt (impératifs de date), travailler 5 jours une semaine par mois (exceptionnellement 2), il le pouvait, et il récupérait ensuite bien sur, et cela lui permettait de faire face a des imprévus tant au boulot qu’à la maison. Il y avait bien sur des limites, suivant les saisons, les réunions de travail communes, mais le calendrier était prévu longtemps a l’avance, au mini 2 mois.”
Collaborateur :
“Je travaille comme freelance pour une entreprise, dont le personnel est à la semaine de quatre jours. Je peux vous dire que c’est très agréable, on sent des gens heureux de vivre! Bon, parfois il faut attendre un peu pour avoir certaines réponses, mais il n’y a pas mort d’homme!”
Chef d’entreprise :
« Co-dirigeant d’une entreprise de 44 personnes, j’ai eu la chance de rencontrer Pierre LARROUTUROU en 1994. J’ai mis en place un de ses concepts “la semaine de 4 jours” (création d’emplois par la réduction du temps de travail-loi expérimentale de Juin 1996). Après quelques mois d’étude avec le personnel pour réorganiser l’entreprise (ouverture 6 jours par semaine mais 4 jours de travail pour les salariés, la mise en place s’est effectuée avec une incroyable énergie et avec des résultats financiers inespérés. La très grande leçon de cette “aventure” c’est la découverte de la capacité de tous les salariés à trouver des solutions concrètes aux problèmes de l’organisation de chaque service dans la mesure où ils sont impliqués dans le projet. »
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